Vision

Le problème n'était pas là - Podcast

3 mars 2026

De Finalcad à there : pourquoi on a tout inversé

Retour sur l’épisode du podcast Les Bâtisseurs (#44), avec Richad Mitha.

En revenant sur les années Finalcad, Jimmy Louchart en partage les enseignements, tant sur les réussites que sur les échecs, tout en montrant comment, avec there.do, il veut créer un champion de la Contech Française, avec une approche alliant liberté et modernité.

En résumé

  • Chez Finalcad, on a cru que "digitaliser = jeter le papier". c’est une erreur fondamentale.

  • Le chantier n'est pas une chaîne de production : contrat unique, lieu unique, équipes uniques → besoin de liberté.

  • Plus on s'éloigne du terrain, plus on compense par des process qui finissent souvent en formulaires + exports PDF : utile pour standardiser, mais une usine à gaz pour un chantier unique.

  • Les outils qui dupliquent le réel comme le BIM d’exécution et les jumeaux numériques sont des objectifs, pas des prérequis. Ils doivent se construire en marchant.

  • there déploie l'approche inverse : paper-first + IA invisible + briques de document, pour écrire vite… et surtout être lu.


Là où tout a commencé : le terrain

Avant Finalcad, il y a eu un passage obligé : la poussière.

2007–2011 : Knowledge Corp. On filme des compagnons, on compare les équipes, on décompose des modes opératoires. On travaille pour EDF, Bouygues Construction, Soletanche Freyssinet, Spie Batignolles. Un exemple : on a participé à simplifier la banche B07 de Bouygues en filmant trois équipes, des bonnes et des moins bonnes. On a identifié des gestes plus efficaces, de petites astuces avec des outils tout bêtes. Résultat : des changements concrets intégrés par Bouygues dans toutes leurs banches B07.

Ce que cette période m’a enseigné est irremplaçable. On ne se payait presque rien, mais on comprenait le bon sens du terrain. Cette proximité avec les compagnons, cette compréhension de la simplicité, c'est le socle de tout ce que j'ai fait après. Et c'est ce que j'ai failli perdre de vue.

Puis le choc : sur un chantier Spie Batignolles, un conducteur de travaux suit une levée de réserves calepin sous le bras, plans A0 au sol. L'iPad vient de sortir. L'idée est presque naïve : mettre les plans dans l'iPad. Finalcad démarre ainsi : "où est le problème" compte plus que "quel est le problème". La pastille sur plan devient l'unité de base.

Là où on a grandi trop vite : Finalcad

Au démarrage, on "hack" le marché avec un prix que tout le monde comprend : 1€ du mètre carré. Tu regardais le panneau de chantier et tu pouvais faire ton chiffrage.

La démo commerciale ? On jetait littéralement les iPads par terre. On avait trouvé une coque de protection, et on balançait la tablette devant les conducteurs de travaux pour prouver que ce n'était pas un gadget. Pierre Vauthrin, à Singapour, allait jusqu'à prendre la ramette de papier sur le bureau des Japonais pour le mettre à la poubelle.

Puis l'international arrive par opportunité : Série A pour Singapour, un deal Bouygues "challenge" avec le Sports Hubs, et des comptes internationaux qui accélèrent la machine. Takenaka, Shimizu, Obayashi, pour finir par un grand contrat avec Fujita avec des montants garantis sur quatre ans. On lève 16 millions, puis 40 On refait le produit from scratch avec Metalab (les designers derrière Slack). Gros contrat Eiffage de 5 millions sur trois ans. On atteint les 10M€ d'ARR. 300 000 utilisateurs dans des dizaines de pays.

Mais.

Là où ça s'est enlisé : quand on s'éloigne du chantier

À force de vendre des processus métiers aux entreprises générales, on s'est enlisés. Une cinquantaine de processus métiers. Des “dashboard pour le management” que tout le monde demande mais que personne ne regarde. Des fonctionnalités empilées comme un patchwork. C'est le piège classique de l'éditeur ConTech : tu réponds aux demandes de tes clients, tu ajoutes, tu complexifies, et un jour tu regardes ton produit et tu ne le reconnais plus.

On a perdu le contact avec le terrain. On vendait des contrats complexes à des grands comptes, on était perchés. Et c'est là qu'une loi simple s'est imposée : plus tu es loin du chantier, plus tu ajoutes de structure pour te rassurer. C'est humain. Et c'est dangereux.

Là où le chantier dit la vérité : la leçon des bâtisseurs

La phrase clé de l'épisode n'est pas "IA", ni "BIM".

C'est celle-ci : le chantier est un contrat unique, lieu unique, moment unique, entreprises uniques. Donc les gens ont besoin de liberté, d'adaptation, de flexibilité.

Notre mission n'aurait jamais dû être de "digitaliser" le papier. Le papier est le centre de tout. Et quand on arrive avec une approche de digitalisation des processus, des formulaires structurés, des workflows figés, des exports PDF, on va à contre-sens de cette réalité. On force des gens qui construisent des prototypes à utiliser des outils conçus pour des usines.

Joseph Lasserre, le fondateur du Groupe Doumer qui est intervenu dans le podcast de Mathieu Stefani, incarne cette vérité. Il rachète des PME du bâtiment, couverture, plomberie, métallerie, carrelage, et se fixe une règle : des entreprises de 20 à 40 personnes, qui ne dépassent pas 5 millions d'euros de chiffre d'affaires. Pas par manque d'ambition. Par lucidité : à cette taille, chacun compte, les décisions se prennent au plus près du chantier, et la qualité reste maîtrisable. L'organisation d'une entreprise du bâtiment, ce n'est pas de l'organigramme, c'est de la proximité.

Lasserre le dit autrement : la fierté de l'acte de construire naît quand les équipes sont mises en condition de bien faire. Des chantiers techniquement intéressants, un encadrement qui fait progresser, une organisation au top. Pas des frais généraux qui alourdissent et ralentissent des décisions qui doivent être prises là, sur le terrain.

Xavier Huillard, qui a dirigé Vinci pendant 15 ans, a construit la même conviction, à l'échelle d'un groupe à 75 milliards de chiffre d'affaires. Sa formule : Vinci n'est pas une baleine, c'est un banc de poissons. Le groupe est un réseau de plus de 3 000 business units autonomes, avec seulement 250 personnes au siège. Chaque entité a un vrai patron d'entreprise à sa tête. Huillard appelle ça la "pyramide inversée" : donner la part belle aux entités opérationnelles de terrain, réduire les directions centrales au strict minimum. Sa conviction : la décentralisation est la seule manière de grandir sans grossir. Et le plus grand risque en crise ? La régression managériale, la tentation du centre de reconcentrer les pouvoirs.

Que dit la construction, quand on écoute ses acteurs ? Toujours la même chose : la valeur se crée là, sur le chantier, pas dans le système qui prétend l'organiser depuis un bureau.

Là où les deux mirages de la ConTech se ressemblent

Le problème n'est pas la digitalisation. Le problème, c'est la digitalisation depuis le siège social : penser le chantier depuis un bureau.

Le formulaire "personnalisable"

Le marché regorge d'outils très sérieux. Le point n'est pas de les caricaturer. Le point, c'est leur moteur commun : formulaires, checklists, templates, workflows, exports pour partager.

Procore, Fieldwire, Dalux, Finalcad, … ont tous une approche qui requiert une configuration de modèles initiale pour définir chaque processus dans une logique d’administration. Un “form builder” pour faire des “custom forms” pour le fournir en série de façon rigide aux équipes chantiers à travers un formulaire.

Ça marche bien quand le monde est stable et le processus hyper normé comme la levée de réserves. Les personnes qui ont demandé le formulaire sont contentes car la saisie semble plus rapide. Les premiers utilisateurs bombardent, on a souvent un effet avec plus d’information qu’avant, plus de réserves que sans l’outil.

Mais sur un chantier “prototype”, le coût caché n'est pas la saisie : c’est la frustration chantier après chantier, d’avoir besoin d’ajuster en permanence les modèles sans que ça soit possible simplement… et le fait que le résultat final reste souvent un PDF fourni aux entreprises en flux automatique qui encombre les boites mail et que personne ne lit.

Le jumeau numérique

Le BIM d’exécution et le jumeau numérique ; Autodesk avec Revit, Dassault Systèmes avec 3DEXPERIENCE, ont la même logique top-down poussée à l'extrême : paramétrage lourd a priori, avant même que le chantier ne démarre.

Mon point n'est pas "c'est nul". Mon point est : c'est un objectif, pas un point de départ. Le jumeau numérique est extraordinairement pertinent dans l'industrie manufacturière, où l'on construit en série. Mais dans le bâtiment, chaque ouvrage est unique. Le surinvestissement en paramétrage se traduit en perte de productivité, et reste inaccessible à un artisan ou même à un architecte en cours d’exécution des travaux.

Le même travers

Formulaires et jumeaux numériques reproduisent le même réflexe : prévoir la réalité depuis un bureau. C'est exactement ce que M. Huillard combat côté organisation : la tentation du siège de multiplier process, directives et reportings pour se rassurer d'être loin du terrain. Sauf que sur un chantier, le terrain change tous les jours. La digitalisation, le BIM, les jumeaux numériques sont des objectifs qui doivent se construire en marchant, pas des prérequis lourds que le terrain doit absorber.

Là où on renverse la logique : la flexibilité d'abord

C'est la thèse fondatrice de there : ne pas repartir du processus, repartir de la feuille blanche.

Donner aux gens les mêmes libertés que Word, parce que Word est partout, il marche dans toutes les situations, il est non structuré. Et faire en sorte que l’utilisateur puisse construire ce qu’il souhaite, brique par brique, progressivement : l'IA structure ce que l'humain a capturé librement, le document devient lisible, le chantier reprend du flux.

Concrètement, ça se traduit par :

  • Capturer vite. L'architecte lance l'enregistrement vocal pendant sa visite de chantier. Il prend des photos. L'IA fait un résumé détaillé. Plus besoin de baisser la tête sur son téléphone, on peut regarder le chantier.

  • Rester dans le document. De retour au bureau, les notes apparaissent dans un document web. Un agent IA propose de les dispatcher dans le compte rendu. L'humain valide, ajuste, contrôle. L'IA n'est pas à côté, elle modifie dans le document, pas de copier-coller qui casse la forme.

  • Partager intelligemment. On ne partage pas un PDF : on partage un lien vers une page, lisible sur mobile, adaptée au lecteur. L'architecte sait qui a lu, qui n'a pas lu, et peut relancer.

Là où la technologie des formulaires exige de la structure, le papier invite à la liberté. there essaie d'être les deux à la fois : la liberté du papier, avec l'intelligence de la technologie en dessous.

Là où Notion et le chantier se rencontrent

Dans l'épisode, j'ai mentionné Notion comme référence. La vision d'Ivan Zhao éclaire ce qu'on essaie de faire et ses limites éclairent ce qu'il reste à inventer.

Zhao a une formule qui résume tout : la promesse de l'informatique, c'était une nouvelle sorte d'argile, un matériau qu'on modèle selon ses besoins. Au lieu de ça, on a eu des appareils électroménagers : construits ailleurs, scellés, immuables. Quand on a 20 solutions rigides empilées sur un bureau, elles ne s'emboîtent pas. On ne peut pas les bricoler. Zhao veut l'inverse : des briques LEGO que chacun assemble à sa façon. Imaginez que votre appartement soit agencé par quelqu'un d'autre, depuis un bureau éloigné. Vous voudriez déplacer les meubles, adapter les rangements à votre façon de vivre. Le logiciel devrait fonctionner pareil.

C'est exactement ce que vivent les architectes avec les outils ConTech actuels : des plans d'aménagement imposés d'en haut, qu'on ne peut pas bouger. there veut être l'inverse : un espace qu'on habite et qu'on réarrange, pas un meublé figé dans le marbre.

Mais Notion s'arrête à la porte de l'entreprise. Et la construction, c'est exactement l'inverse d'une entreprise : c'est un collectif temporaire de dizaines de sociétés indépendantes qui doivent travailler ensemble sur un lieu unique, pendant un temps donné, puis se séparent et recommencent ailleurs avec d'autres.

C'est pour ça qu'aucun logiciel SaaS classique, facturé par utilisateur, n'a percé en profondeur dans le bâtiment. Un artisan intervient sur dix chantiers par an avec dix configurations différentes. S'il devait payer un abonnement pour chaque logiciel imposé par chaque maître d'œuvre, il ne s'en sortirait pas. Donc il demande un PDF. Et le PDF devient le plus petit dénominateur commun, pas parce qu'il est bon, mais parce qu'il est gratuit et universel. Les éditeurs ConTech finissent tous par produire des exports PDF que personne ne lit. Le serpent se mord la queue.

there est architecturé pour cette réalité multi-entreprise. Le modèle économique est par document, pas par utilisateur ni par projet. Les notes sont gratuites à vie, avec l'IA qui couple notes vocales et photos : terminé le bloc-notes d'un côté et le smartphone de l'autre, pénible à importer dans Word. Et surtout : les documents se lisent sans compte, sans login, s’adapte au mobile, avec l'IA accessible à tous les lecteurs. Le compte rendu de chantier a une vie juridique, le rapport de visite a une valeur probatoire, la note de réserves engage des responsabilités — tout ça doit circuler librement entre des entreprises qui n'ont pas le même logiciel, pas le même budget, pas la même maturité numérique.

Le bon logiciel de chantier n'est pas celui qu'une entreprise achète — c'est celui que tout un chantier utilise.

Ce qu'on essaie de construire

L'enjeu n'est pas d'ajouter une couche de plus.

C'est d'arrêter de fabriquer des systèmes qui obligent les équipes à travailler à 22h pour remplir des formulaires, puis d'envoyer un PDF que personne ne lit.

Joseph Lasserre parle de fierté de construire. Xavier Huillard parle d'énergie entrepreneuriale locale. Ce sont les mêmes mots, appliqués à la même réalité : dans la construction, la valeur se crée sur le terrain, par des gens autonomes, responsables, qui prennent des décisions vite et bien.

Un logiciel de chantier devrait amplifier cette énergie, pas l'étouffer. Il devrait rendre les gens fiers de leur documentation, pas leur imposer un formulaire de plus. Il devrait circuler naturellement dans le flux du chantier, comme une note qu'on passe à un collègue, pas comme un ERP qu'on alimente à contrecœur.

Finalcad nous a appris à construire. there nous oblige à désapprendre.

La construction est un monde de prototypes et de collectifs temporaires. Donc la digitalisation doit être un résultat qui émerge, pas un prérequis qui contraint. Et le logiciel doit être aussi décentralisé que le chantier lui-même : accessible à tous, payé par celui qui produit, lu par celui qui reçoit.

La décision doit rester là.


Écouter l'épisode complet : #44 - Jimmy Louchart, de Finalcad à There : pourquoi le pionnier du BTP a arrêté de construire des usines à gaz — Les Bâtisseurs, par Richad Mitha.

Écouter aussi : #525 - Joseph Lasserre - Groupe Doumer — Génération Do It Yourself, par Matthieu Stefani.

Lire : Grandir sans grossir, le management du groupe Vinci — Xavier Huillard, L'École de Paris du management.

David Vauthrin

Jimmy Louchart

Cofondateur